Lettre à mon corps

Mon cher corps,

Pendant 37 ans, nous avons appris à nous connaître, nous avons grandi ensemble. De petite fille à adolescente et toutes ces transformations dues à nos amies les hormones, j’ai atterri en toi, dans un corps de femme non sans mal. Je n’ai jamais été à l’aise avec toi, avec ces pieds déjà trop grand alors que j’étais encore trop jeune. Avec ces hanches déjà bien formées à la sortie de l’adolescence qui me valaient des regards insistants d’hommes qui auraient pu être mon père. A ces petits seins que, bizarrement, j’ai toujours aimé mais que j’aurais quand même bien aimé un poil plus gros. A tous ces défauts que tu m’as donné et qui font que je suis une vraie fille aujourd’hui. Tantôt à ne pas m’aimer, tantôt à me trouver pas si mal.

Tu m’as fait découvrir le plaisir au contact d’autres mains, tu m’as appris à trouver un autre rôle, que tu pouvais servir d’une forme de pouvoir, à me transformer en une autre personne. Tu m’as même permis de conserver cette vie-la lorsque, tous les mois, mes règles arrivaient.

Et puis un jour, tu as décidé que tout ça, c’était trop beau, trop parfait. Tu as fait grandir en moi, au sein de mon utérus un petit être perfide, vicieux, cruel : un fibrome. Tu en auras mis 3 en fait, mais je ne les ai pas connu ceux-là, je l’ai su qu’après qu’ils étaient là. Et pendant 3 ans, tu m’as fait vivre un enfer. Tous ces symptômes du fibrome utérin, tu me les a fait vivre. Au fil des mois, ça s’empirait. Tu devenais prisonnier de cet hôte qui prenait tout le pouvoir. Toi et moi nous étions dépendants de lui, prisonniers. Nous subissions ses humeurs, son agressivité. Toi + moi contre lui.

Nous avons essayé de faire front, de lutter. Je t’ai fait endurer beaucoup de choses, je t’ai fais avaler des médicaments, des produits néfastes, qui te faisaient du mal mais je n’avais pas le choix. Il fallait que je fasse taire ce fibrome, que je le réduise à néant.

Il m’avait fait devenir une autre. Je ne te reconnaissais plus. Plus ça allait, plus je te détestais. Tu étais synonyme de sang, de douleurs, d’hémorragies. Tu m’empêchais, à travers lui, d’être moi-même, celle que j’étais avant, celle qui prenait du plaisir à travers les mains d’un autre, celle qui prenait du plaisir à gravir des montagnes, à danser, à courir. Je n’étais devenue que souffrance à travers tes chairs. O combien de fois j’ai eu envie de te planter des aiguilles à travers mes entrailles pour faire taire ce fibrome qui entachait notre relation. Je souffrais physiquement et psychiquement.

3 ans après, je t’ai fait subir une opération radicale. Je dis enfin le mot subir car je te l’ai imposé. Une hystérectomie, je t’ai fait enlever l’utérus, cet organe avec qui je cohabitais depuis 40 ans. Je n’ai jamais voulu d’enfants, que tu serves à enfanter. Cet organe malade ne me servait donc à rien, je n’ai pas eu de scrupules à te le retirer. Et cette opération m’assurait d’être de nouveau tranquille, moi, celle d’avant.

Mais on ne redevient jamais vraiment celle d’avant. Je le croyais mais j’avais tord. Le mal était fait. Le fibrome nous avait changé, tous les deux. Tu as dû t’habituer à avoir un organe en moins, à ce que les autres prennent une nouvelle place. Et moi, j’ai dû essayer de revivre comme avant. Mais ça ne marche pas comme ça, ce n’est pas aussi simple. On ne redevient pas soi-même en un claquement de doigts lorsque nous avons perdu toute confiance en soi, lorsque nous avons laissé un peu à l’abandon notre enveloppe charnelle. Je t’ai tellement détesté que je t’ai abandonné. Tu étais tellement fatigué que je ne pouvais plus t’entretenir. Alors, il faut s’y remettre, essayer de reprendre une vie normale. Mais c’est dur. Parfois, j’ai l’impression de ne plus te connaître, que tu es devenu un étranger. Je t’ai délaissé, trop longtemps.

Alors aujourd’hui, je te promets d’essayer. D’essayer de t’aimer à nouveau. Je t’apprivoise petit à petit mais les douleurs m’ont rappelé nos heures sombres. Nos heures de combat à tous les deux. Alors je croise les doigts pour qu’elles ne deviennent plus qu’un lointain souvenir et qu’on s’en crée de jolis nouveaux, à tous les deux. Je te promets de reprendre soin de toi pour t’aimer de nouveau, avec tous tes défauts.

Ce n’est pas simple, ça va prendre du temps mais je t’en fais la promesse.

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